Une vision juste du yoga, même si l’angle d’approche n’est pas habituel…

Le yoga à l’aune de l’inconscient

À la recherche de la spiritualité perdue

Date de mise en ligne : samedi 25 septembre 2004

Auteur : Mireille MARTINI Mots-clés : , , , ,

Le yoga est une discipline corporelle qui connaît depuis quelques années en France, et depuis un peu plus longtemps dans les pays anglo-saxons, un regain d’intérêt de la part du grand public. Pourquoi cette attirance ? Quel sens peut avoir la pratique du yoga hors de sa tradition spirituelle d’origine ? On croise beaucoup d’analysants dans les salles de yoga ; ce n’est peut-être pas fortuit.Une séance de yoga (relevons la similitude avec le vocabulaire de la psychanalyse) a lieu deux ou trois fois par semaine et dure environ une heure. Il s’agit en général d’un cours (donc présence d’un maître) plutôt que d’une pratique personnelle, et elle se compose d’exercices posturaux et de respiration. La pratique du yoga et celle de l’analyse peuvent se rejoindre dans une reconnaissance, celle de l’inconscient, et dans une quête, celle du non-refoulement, de la non-résistance.

Yoga et tradition

On entend souvent que le yoga est une discipline millénaire, une tradition ancienne, que nous redécouvrons aujourd’hui. Mais, au-delà de la forme des postures, le lien entre le yoga tel qu’il est pratiqué actuellement et la tradition dont il se réclame peut sembler ténu. Certes, une tradition évolue toujours ; mais sur certains points, le yoga tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Occident s’est beaucoup éloigné de la tradition. Le maître traditionnel enseignait individuellement et tenait compte des prédispositions, des besoins et des progrès de son élève. Possédant pleinement la connaissance de l’art enseigné, il était le guide auprès duquel l’élève allait vivre des années durant. Un savoir acquis au cours d’une vie se transmettait ainsi afin que l’étudiant perpétue une discipline propagée sans faille depuis des temps anciens. Le maître prévenait son disciple des dangers qui pouvaient menacer son intégrité psychique ; notons que parce qu’aujourd’hui en Occident, il est difficile de rencontrer un tel guide, l’expérience montre que l’analyse, associée à la pratique du yoga, permet une progression plus rapide. Le yoga est maintenant enseigné en groupe, et d’une manière standardisée.

En outre, le yoga traditionnel comportait non seulement des postures ou asanas, mais encore des exercices respiratoires (pranayamas), des lavements (kriyas) et autres exercices qui ont été délaissés ; tout comme la philosophie, la cosmologie, l’iconographie de la tradition yogique, qui ne font plus qu’accessoirement partie d’une pratique moderne devenue essentiellement physique, alors que la pratique traditionnelle était probablement essentiellement spirituelle.

Une autre différence s’est faite entre yoga traditionnel et yoga moderne. Le yoga était autrefois une discipline collective au sens où, même si la pratique était individuelle, elle se plaçait dans un contexte spirituel, qui rattachait l’individu à la nature, au cosmos, aux Dieux, bref à l’ensemble du monde, et le faisait entrer dans une communauté de yogis ou d’ascètes. Aujourd’hui, on pratique en groupe, mais la pratique est devenue individualiste : on travaille sur son corps, pour se changer soi-même, pour faire ses propres expériences et non pas pour se connecter à l’univers. L’expérience moderne du yoga est individuelle voire égotiste. Elle permet néanmoins probablement d’avoir un meilleur rapport aux autres une fois qu’on a établi un meilleur rapport avec soi même – pourvu qu’elle ne devienne pas un enfermement dans un rêve éveillé d’où il n’y a plus de guru personnel pour vous tirer.

Les bienfaits physiques du yoga

Respirer mieux, exercer ses muscles, se nourrir mieux, sont les effets induits par une pratique régulière ; en ceci, le yoga n’est pas différent d’autres sports comme par exemple la natation ou le hand-ball. Le physique influe aussi, sans que l’on sache trop comment, sur le mental. « Mens sana in corpore sano » disaient les anciens, un esprit sain découle d’un corps sain. Nietzsche écrit que « l’esprit n’est qu’une main dont se sert le corps pour plus de puissance. » B.K.S. Iyengar : »Le corps est la porte de l’âme.« .

L’un des principes de base du yoga est d’utiliser le souffle pour calmer l’esprit, voire l’endormir totalement. C’est le Sutra de Patanjali : « Yoga citta vritti nirodah« , le yoga est l’arrêt des mouvements du mental. La concentration sur la respiration est aussi utilisée dans certaines techniques de méditation, afin que le mental ne reste pas sous le contrôle des pensées. Dans un premier temps, on passe du stade de sujet des pensées à celui d’observateur, puis les productions mentales cessent totalement, sans toutefois que l’on perde conscience (c’est-à-dire que l’on s’endorme et se retrouve alors hors du domaine conscient). Dans le yoga, chaque posture devient une méditation, le mental se concentre d’abord sur la posture et la respiration, puis sur plus rien. Le « repos » du mental des pensées conscientes a été qualifié de respiration de l’esprit (étymologiquement « méditation » signifie « espace entre deux pensés »). Ce repos psychique peut être compris comme l’un des apports majeurs de la pratique du yoga, qui devient alors une introduction à la méditation. La pratique des postures aide à faire progressivement disparaître la douleur que provoque, pour un corps non exercé, l’immobilité de la posture méditative.

Cet effet suppose cependant que l’on y croie. Les résultats ne sont pas immédiats, et une dimension d’auto-persuasion entre probablement dans le processus : si je crois que la méditation va calmer mon agitation, elle le fera peut-être même si ma posture et ma respiration sont imparfaites. Ainsi on en revient à l’élément spirituel : « Man is his sraddha » dit la Bhagavad Gita, l’homme est ce qu’il croit, ce en quoi il a foi.

Le yoga calme l’esprit, et la pratique physique des postures influe sur le mental. Jusqu’où cela va t-il ? Jusqu’où une pratique physique régulière peut-elle modifier non seulement le corps, mais aussi le mental, de celui qui l’exerce ? Certains sont persuadés que le corps influe sur l’esprit, d’autres que c’est l’esprit qui influence le corps. Les psychanalystes par exemple essaient dans certains cas de traiter des symptômes physiques par une thérapie psychanalytique, mais en général ils ne cherchent pas à soigner le mental en soignant d’abord le corps. Plutôt que des liens de cause à effet entre l’esprit et le corps, dans un sens ou dans l’autre, il peut s’agir d’une synchronicité, d’une même manifestation d’une énergie interne et sur le plan physique et sur le plan mental. Par ailleurs, le yoga améliore le rapport au corps, qui est probablement un élément important de l’équilibre psychique. Sentir son corps (proprioception), apprendre à isoler et à travailler des parties du corps « perdues », sont aussi des bénéfices de la pratique.

À la recherche de la spiritualité perdue

Si les bienfaits physiques du yoga sont importants, beaucoup d’adeptes sont attirés par autre chose, qui leur fait choisir le yoga de préférence à un autre sport : la plus ou moins vague perception d’un système philosophique, spirituel derrière ces gestes et ces postures. Même dans sa forme actuelle de pratique collective de postures, le yoga porte avec lui un monde traditionnel ancien, dans le sens de pré-scientifique, imprégné de spiritualité. Le monde moderne a largement perdu la spiritualité, au sens de la croyance en Dieu, et cette perte crée un vide, un manque de sens, qui fait que beaucoup sont à la recherche d’une dimension spirituelle. Pour les non-croyants, les connaissances apportées par la science ne suffisent peut-être pas à calmer pas la peur, l’angoisse, le sentiment de vide et d’absurde devant la question du pourquoi de l’existence humaine, comme peut le faire un système religieux qui explique l’ensemble du monde et lui donne un sens.

Le yoga véhicule avec lui une image du monde dont les pratiquants sentent intuitivement la dimension spirituelle ; mais la spiritualité (sauf, là encore, chez ceux qui ont la foi), est perdue et bien perdue. Depuis Newton et le Siècle des Lumières, nous vivons dans un monde scientifique, où ce n’est pas l’humeur des Dieux, mais la force de la gravité, qui fait bouger les planètes autour de nous. Nous avons par exemple entendu parler des chakras, ces centres d’énergie situés le long de la colonne vertébrale, mais la vision que nous avons de notre corps ne comprend pas de chakras. Elle comprend des organes, des viscères, du sang et des cellules, pas des fleurs de lotus qui s’ouvrent et sont directement connectées aux énergies cosmiques et aux Dieux. On voudrait pourtant bien y croire… Alors on s’arrange : soit les chakras existent physiquement, mais sont tellement petits qu’aucun microscope ne peut les voir (ils sont donc vraiment très très petits…). Soit les chakras sont des « centres d’énergie » d’une énergie non encore connue par les scientifiques, mais qui sera découverte un jour. Peut-être ; mais une telle vision des chakras est une vision scientifiste, mécaniste, avec une force, une cause, un effet : elle a perdu sa dimension symbolique, spirituelle. Le yoga attire par sa dimension spritituelle sous-jacente, mais notre paradigme culturel rend l’accès à cette spiritualité difficile. Il en ressort beaucoup de malentendus, et comme l’écrit Mircea Eliade, le risque d’une dégradation du spirituel (de la tradition hindoue) vers le matériel (de notre culture scientifique), plutôt qu’une élévation de nos valeurs matérielles vers quelquechose de vraiment spirituel.

Les motivations intérieures : yoga et complexe d’Œdipe

Le mot yoga signifie union. Union du corps, de l’esprit et du souffle, union avec Dieu, et sur un autre plan, dans certains cas, union avec une figure parentale inconsciente. Le yoga peut ainsi correspondre au schéma oedipien : union avec Dieu, union avec un principe spirituel, Papa (ou Maman), sinon rien.

L’analyse et le yoga peuvent se répondre de manière très enrichissante. L’analyse permet de comprendre l’origine des émotions et des sensations rencontrées dans la pratique du yoga. Le yoga apporte de la matière à l’analyse. Selon la théorie de Freud, en effet, « l’inconscient découpe le corps« . C’est-à-dire que les symptômes des conflits inconscients se logent souvent dans le corps. Certaines personnes perdent l’usage de membres entiers pour des raisons entièrement psychiques. La pratique du yoga permet à la fois de prendre conscience de certains blocages corporels, donc de pouvoir les apporter à l’analyse, et de les diminuer ou les supprimer, donc de rentrer dans un processus dynamique où le symptôme commence à bouger.

Yoga du surmoi, yoga du ça

Le moi inconscient est balloté entre le ça, qui lui suggère le plaisir et la satisfaction des pulsions, et le surmoi qui les lui interdit. On peut faire un parallèle entre ces trois forces et la trinité hindoue : Vishnu – Moi (conservation), Brahma – Surmoi (ordre), Shiva – Ca (création et destruction).

Le Dieu du yoga, c’est Shiva, Shiva qui danse (pulsion de vie) dans le feu (pulsion de mort). Le yoga doit nous servir à vivre pleinement dans notre propre corps, à épanouir notre sensualité, notre personnalité propre, comme Shiva qui n’a pas de maître. C’est « le yoga du ça », un yoga libérateur et épanouissant. Or c’est parfois le contraire qui se produit. Le yoga est vécu comme un système de règles contraignant, de contrainte du corps, un système strictement codifié où la liberté personnelle n’existe pas. Il s’agit alors de réprimer et de refouler. Par exemple, pous se référer à l’un des textes de base du yoga tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, les Sutras (aphorismes) de Patanjali (environ 150 après JC) , le quatrième yama (code de conduite personnelle, sutra 2.30), « brahmacarya », est parfois intereprété dans un sens restrictif de célibat et abstinence sexuelle, alors que d’autres traductions plus ouvertes du terme sanscrit sont possibles. On est là dans le yoga du surmoi, un yoga auquel on se soumet pour oublier ce que l’on est et se fondre dans un système qui vous domine. Ce yoga-là ne mène probablement pas à l’épanouissement mais plutôt à la névrose.

Certes les règles sont utiles ; avant d’en arriver au « yoga du ça », il faut avoir appris à respirer, appris à se concentrer, appris les postures, pour accéder ensuite à un certain degré de liberté personnelle dans la pratique. La liberté, c’est en effet de pouvoir choisir quelle posture on fait, et pour cela il faut en connaître un certain nombre, de pouvoir choisir une variation ou un ajustement et idem il faut les connaître, ainsi que connaître son corps pour savoir ce dont il a besoin. La technique n’est pas le contraire de la liberté, elle en est la voie d’accès. Un pianiste expérimenté peut improviser, celui qui ne connaît que trois notes, pas vraiment.

De l’atma à l’inconscient, un nouveau sens pour le yoga ?

On peut aller très loin dans la lecture des textes sur le yoga avec un œil psychanalytique.

Les Sutras de Patanjali, par exemple (environ 150 ap. JC), exposent la démarche qui mène au samadhi ou « extase ». On peut comprendre le samadhi comme la connection à l’inconscient (qui se produit, notamment, sous hypnose). Les Sutras évoquent l’idée que la mémoire, ainsi que les résidus du passé (samskaras) influencent la perception : notre inconscient dit Freud, basé sur la mémoire de conflits anciens, façonne notre perception et notre langage. Le mental, dit Patanjali, n’est pas notre maître ; effectivement, selon Freud, c’est l’inconscient qui nous dirige.

On peut aussi faire une lecture de la Bhagavad Gita en lisant les termes d’esprit et de Dieu comme inconscient. 18.61 : « Ton Dieu habite dans ton cœur, et ses pouvoirs merveilleux font bouger tout ce qui existe, comme des marionnettes qu’il fait défiler le long du temps. »

Un autre exemple : la Kundalini, selon le Tantrisme, doit être éveillée pour monter jusqu’au sommet du crâne le long de la colonne vertébrale, d’où elle sort sublimée, comme une fontaine. Elle siège dans le sacrum, le triangle sacré, os que l’on offrait aux Dieux dans les cérémonies antiques. On trouve par exemple dans Homère que lorsqu’Agammemnon sacrifia sa fille Iphigénie, c’est son sacrum qu’il offrit à la déesse Artémis, ce qui permit que les vents se lèvent et que la flotte grecque s’élance vers Troie. On peut interpréter le sacrum en termes freudiens : le triangle libidinal (Kundalini = libido) est métaphoriquement parental : c’est dans le triangle père-mère-enfant que s’éveille et prend racine la libido. Jacques Lacan dans son séminaire « RSI » (Réel, Symbolique, Inconscient) de 1974, développe une lecture psychanalytique du Tantrisme que l’on peut écrire « Tentrisme », ce qui est « entre » RSI (ou “ris”).

Enfin, on peut utiliser la topologie pour se représenter le yoga (dont on rappelle le sens d’union). Pour Lacan, l’objet « petit a », objet de notre désir, est ce qu’il y a à l’intersection de l’inconscient, de l’imaginaire et du symbolique, ou du moi, du ça et du surmoi, comme le yoga est l’union du corps, de l’esprit et du souffle, ou peut être, du corps, de l’esprit et de l’inconscient. Les trois cercles ci-dessous sont dits borroméens c’est-à-dire que si l’on en coupe un, les deux autres se délient.

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Om
Symbole du Toga

Ainsi, l’expérience analytique donne du sens à la pratique du yoga, dans un contexte distinct de celui de sa tradition spirituelle d’origine, et ce de trois manières. D’abord, l’analyse peut mettre en lumière les motivations essentielles qui poussent vers la pratique du yoga. En outre, elle peut donner les clés du rapport à son propre corps, dont le yoga ouvre extraordinairement l’exploration (« Le corps, écrit Lacan dans “Encore”, ça devrait vous épater plus. »). Enfin, plutôt que la recherche, qui a souvent un goût de fuite, d’états de conscience modifiés, le yoga et la méditation deviennent des vois d’accès à l’inconscient, prenant, en cela, tout leur sens.

 

http://psychanalyse-paris.com/Le-yoga-a-l-aune-de-l-inconscient.html

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